vendredi 29 novembre 2013

La question du sujet dans un tableau de la Renaissance italienne : la Tempête de Giorgione

Cet article fait suite et complète le précédent, sur les Trois Philosophes de Giorgione.

Giorgione - La Tempête - autour de 1505
 La Tempête de Giorgione réalise l'exploit d'être à la fois extrêmement connu et étudié, et extrêmement méconnu, dans le sens où l'on s'est longtemps posé la question de son sujet.
En effet, ce tableau peint aux alentours de 1505 a très vite été considéré comme un grand chef d’œuvre de la peinture. La critique du XXème siècle lui a par la suite attribué une grande modernité en ce qu'elle se présenterait en dehors de tout sujet, dans ce qu'on a parfois appelé "sa musicalité", quoiqu'il en soit, dans sa picturalité pure (c'est notamment la thèse défendue par Kenneth Clark). A la lumière de ce que nous avons déjà dit précédemment, il est cependant peu probable que Giorgione ait réellement voulu peindre un tableau sans sujet. Il nous faut donc nous poser cette question, en cherchant une structure signifiante.
Tout d'abord, décrivons le tableau : un homme, en habits vénitiens de l'époque de Giorgione, tenant un bâton et, symétriquement, une femme à moitié nue avec un enfant qu'elle allaite. L'homme semble jeter un regard à la femme tandis que celle-ci nous regarde de manière fixe et mystérieuse. Derrière eux, on peut voir la base de deux colonnes brisées, une rivière qui fait la frontière avec un autre espace : une ville, derrière le pont, qui semble inhabitée. Enfin, dans le ciel chargé, un éclair s'abat sur la ville et crée une tension étrange entre la violence de la foudre et la douceur de la scène au premier plan.


Poussin - La fuite en Égypte - 1657

De très nombreuses interprétations ont été proposées pour ce tableau : traditionnellement, on peut y voir une peinture autobiographique où Giorgione se représenterait avec sa famille, peut-être un fils illégitime dont le père se tient éloigné... Ce procédé a parfois été utilisé par d'autres peintres, mais nous n'avons aucune source qui soutienne réellement cette idée, qui ne semble pas avoir beaucoup de sens.

Les historiens modernes ont alors cherché quelles histoires rassemblaient les quelques éléments structurants de la peinture (qui sont au moins au nombre de cinq). Pour certains, c'est une version du repas pendant la fuite en Égypte, dont certains éléments rappellent la version (postérieure) de Poussin. Seulement, Joseph semble alors très jeune, sans compter qu'une telle représentation de la Vierge, dans sa nudité, était tout à fait impensable à l'époque.

Edgar Wind proposa en 1969 une autre interprétation : il s'agirait d'une allégorie pastorale dans laquelle l'orage représenterait la fortune, l'homme et les colonnes "la fortitude" et la femme avec son enfant la charité. Cette proposition a pourtant peu de fondements iconographiques, puisque de telles représentations existent mais s'appuient surtout sur des vieillards et sur des couples d'enfants.

Puis Nancy de Grummond y vit l'histoire d'un Saint Théodore, un saint guerrier et martyr qui était aussi le protecteur de Venise pour avoir sauvé une jeune fille d'un dragon avec une lance. La légende qui cite aussi un fleuve, le pouvoir du saint sur les orages et un temple brûlé, reste très séduisante puisqu'elle rassemble un grand nombre d'éléments de la composition. Pourtant, plusieurs choses clochent : le jeune homme n'est pas en habit de guerrier, il n'est pas muni d'une lance mais plutôt d'un bâton et, surtout, il n'y a aucune trace du dragon. Cette absence est invraisemblable dans le contexte de l'époque et nous fait abandonner cette idée.

On y vit aussi une illustration de Danaé, une très belle jeune femme que Zeus séduit malgré le fait que son père l'ait emprisonnée dans une tour, en se transformant en pluie d'or pour la féconder. De cette union naît Persée. La mère et son enfant, abandonnés dans un coffre au milieu de la mer, sont ensuite ramenés sur la terre ferme par un berger. Encore une fois, l'idée est belle, mais on ne voit aucune trace de la mer ici et reste toujours le problème de la pluie d'or, invisible également.


Giorgione - La Tempête - Analyse aux rayons X


En 1932, l'état italien fait passer le tableau aux rayons X, et découvre que la jeune femme devait à l'origine se trouver à la place du berger, se baignant dans le fleuve, ce qui pose de nombreux problèmes vis-à-vis des interprétations précédentes.

Salvatore Settis trouvera une image proche de la composition de Giorgione, dans un relief de Giovanni Antonio Amadeo, intitulé "Dieu admoneste Adam et Eve". La proximité iconographique (la même disposition des personnages, le paysage, la ville à l'arrière-plan) nous amène à nous pencher sur cette nouvelle hypothèse. Le tableau représenterait alors Adam et Eve chassés du Paradis (souvent représenté comme une ville déserte) après avoir commis le péché, symbolisé par l'enfant. Cela expliquerait aussi la possible scène de baignade, dans un état du tableau antérieur, puisque Eve lave ses péchés dans l'eau après avoir été chassée du Paradis. L'enfant symboliserait aussi le châtiment d'Eve, et le bâton le châtiment d'Adam (le travail).

Pourtant, une différence sépare très nettement le tableau du bas relief : la présence d'un troisième personnage, de Dieu lui-même, admonestant les fautifs. Il semble probable qu'il soit ici symbolisé par l'éclair, comme y invitaient certains ouvrages iconographiques de l'époque, indiquant que cet élément pouvait représenter à la fois Dieu et son châtiment.


Giovanni Antonio Amadeo - Dieu admoneste Adam et Eve

Pour autant, cette interprétation peine à prendre en charge les colonnes brisées et va parfois peut-être trop loin, en interprétant par exemple le détail à l'aplomb du pied de la femme comme le serpent maléfique.




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